Installées dans la nuit du 19 au 20 juillet devant l’Hôtel de ville d’Amiens, les quatre parcelles de prairie fleurie de 500m2 devraient rester jusqu’à la fin de l’été. Pour Bruno Bienaimé (LREM), adjoint chargé de la nature en ville, à l’initiative de l’expérimentation, le test devrait déboucher sur une meilleure gestion des espaces en friche dans l’agglomération avec des semences locales et appropriées ayant un impact bénéfique direct sur les polinisateurs et l’écosystème. Depuis Paris, l’opposant Renaud Deschamps (DVD) dénonçait de son côté une mauvaise gestion de l’eau et un projet en trompe l’œil. Sur place, les avis des passants sont bien plus nuancés.

La prairie éphémère de l’Hôtel de ville repose sur une feutrine et des alvéoles en plastique qui accueillent les plantes. Bien installé, le système de goutte-à-goutte permet un arrosage peu gourmand en eau et de nuit.

Ce mercredi 27 juillet, comme tous les mercredis après-midi de 14h00 à 17h00 jusqu’à la fin du mois d’aout, dans le cadre d’ateliers thématiques différents chaque semaine, l’équipe chargée du projet s’affaire devant les parterres fleuries de la place de la mairie. Questionnaire à la main, ils interrogent les passants sur la gestion des espaces verts dans l’agglomération et présentent l’intérêt de l’expérimentation. « Nous avons quatre espaces différents, l’un avec des semences à 70% locales, l’un plus mellifère et deux autres où on s’est fait plaisir avec une flore plus colorée » détaille Bruno Bienaimé.

Composée de 23 espèces différentes de fleurs, de bleuets ou de cosmos mais aussi de fleurs plus locales comme le coquelicot, la prairie de l’Hôtel de ville attire les regards sur cette place d’habitude très minérale. « Regarde, Jules fait la gueule au jardin, il lui tourne le dos » s’amusent deux octogénaires devant le buste de Jules Verne, dos à la place désormais fleurie et faisant face à la rue des 3 cailloux. Mais la douceur de cet après-midi de juillet est propice à la promenade et les passant-es -quoique moins nombreux-ses en cette période estivale- s’arrêtent volontiers, intrigué-es par l’installation bucolique, appareil photo à la main, prêt-es pour une photo souvenir. « C’est éphémère vous dites ? quel dommage! » nous glisse l’une d’entre elles.

Les gens me disent «ça serait bien que ça reste» 

« Les amiénois pour la plupart, en tout cas, ceux croisés ici, m’ont tous dit que c’était beau, la seule petite remarque mais je réponds toujours de la même façon, les gens me disent « ça serait bien que ça reste » donc l’idée de la pérennité. On ne va pas le laisser car ça n’était pas le projet initial, c’est une expérimentation, mais après l’avoir fait là, on pourra le déployer partout » s’enthousiasme Bruno Bienaimé. Le projet initial devait recouvrir toute la place de l’Hôtel de ville, réduit à la cour intérieure de la maire, c’est presque un regret pour l’adjoint en charge pour qui le centre-ville d’Amiens est encore trop minéral et manque de végétation.

Tout le mois d’aout, chaque mercredi de 14h00 à 17h00, des ateliers thématiques sont proposés afin d’expliquer la démarche aux passant-es et recueillir l’avis des amiénois-es quant à la gestion des espaces verts.

D’après Bruno Bienaimé, l’installation qui a couté 6000 euros à la municipalité a été mise en place par les services de la ville. Loin, très loin des 40 000 euros avancés par l’opposant au projet, Renaud Deschamps qui n’a pas hésite à inventer le coût du projet pour tenter de le décrédibiliser: « une installation éphémère qui va coûter entre 20.000€ et 40 000 € selon les estimations que j’ai pu récolter. Une dépense superfétatoire » s’épanchait l’élu qui n’est plus à une approximation près sur ses réseaux.

Repris par plusieurs médias, le montant farfelu a été totalement imaginé par le conseiller municipal d’opposition divers droite qui reproche au projet de ne pas être assez écologique: « l’événement est mis en place en plein été caniculaire. C’est un non sens écologique qui va nécessiter des apports hydriques quotidiens importants » reproche l’élu d’opposition à deux doigts de trouver le petit bémol de l’installation sans y parvenir: la gestion des eaux pluviales pour l’arrosage de ces espaces verts. Un problème qui n’a strictement rien avoir avec l’installation de cette prairie fleurie mais qui est davantage lié au manque d’infrastructures pour récupérer les eaux de pluie dans la ville. L’ancien adjoint de Brigitte Fouré aurait pourtant dû le savoir.

A Amiens, les espaces verts sont alimentés en eau potable par un système de goutte-à-goutte qui se déclenche la nuit. « Pour cette prairie, le système se déclenche à heure régulière la nuit afin de conserver une humidité nécessaire aux plantes, mais c’est l’eau de la ville qui est utilisée » nous confirme l’une des responsables du projet. En effet, Amiens manque cruellement d’un système de récupération des eaux pluviales afin d’entretenir ses espaces verts, une dimension que la ville doit améliorer si elle veut garder son statut de « ville verte » et réduire des dépenses hydriques que l’opposition s’empresse de dénoncer par dogmatisme politique.

Des semences locales privilégiées 

Popularisées dans de nombreuses communes suite à une gestion différenciée des espaces verts, ces jachères fleuries ont poussé un peu partout dans nos villes. Nécessitant peu d’entretien ces prairies peuvent être un réel atout pour la biodiversité mais doivent respecter quelques critères pour ne pas nuire aux polinisateurs et à la flore originelle.

Les quatre parcelles de la prairie éphémère ont chacune leur particularité. L’une possède 70% de semences locales ou l’autre, plus mellifère attire davantage les pollinisateurs.

En effet, le cosmos ou bien encore les bleuets hybridées ou les variétés produisant du pollen ne se retrouvant pas dans la nature picarde, peuvent déstabiliser et modifier les gênes de la flore avoisinante et bousculer le patrimoine végétal naturel.

Le choix des semences est donc primordial pour réduire les risques de déstabilisation de la flore existante. La diversité génétique doit être d’autant plus préservée puisqu’elle est un atout lorsqu’il s’agit de résister aux changements du milieu, notamment à la sécheresse ou aux maladies et aux ravageurs.

Un test pour optimiser la gestion des espaces inutilisés en ville et créer une centaine d’ilots de fraicheur

« On a identifié 80 zones où on pourrait installer des îlots de fraicheur, on n’en aura peut être pas autant car le service urbanisme nous dira à tel endroit ça n’est pas possible […] On n’aura pas d’autres espaces à cette échelle là, 500m2 il n’y a pas cela partout en centre-ville, mais on peut imaginer plein d’endroits avec un ou deux bancs quelques arbres, même 20m2 » ajoute Bruno Bienaimé. Et de poursuivre « il faut être ambitieux, ce qui serait bien c’est qu’à moins de 200 mètres de chez lui, chaque Amiénois ait un îlot de fraicheur […] mais un îlot de fraicheur ce n’est pas que planter des arbres, c’est surtout restituer un écosystème naturel. »

Enlever le bitume, sélectionner des semences respectant le patrimoine végétal du lieu et l’écosystème naturel, recomposer les différentes strates arbustive, arborescente et herbacée et penser à une gestion des eaux pluviales dans le projet sont autant de points sur lesquels il faut veiller. Mais les jachères fleuries dans un îlot de fraicheur ont d’autres avantages, elles permettent d’utiliser rapidement un espace vide comme lors d’un projet immobilier qui met du temps à sortir de terre. Un moyen de rafraichir la ville en recomposant toutes les strates que l’on retrouve en milieu naturel; une action qui a également un effet direct sur la qualité de l’air.

Végétaliser la façade de l’Hôtel de ville ?

Arbres, pelouse, fleurs… en ville, la végétation joue un rôle primordial. Selon le guide de l’agence de la transition écologique, l’Ademe, pour rafraîchir les villes, publié en 2021, « plus le taux de végétalisation est élevé, plus le rafraîchissement, l’amélioration du confort thermique et la réduction de la demande en climatisation sont marqués[…] parcs, arbres, prairies, plans d’eau mais aussi toitures et façades végétalisées » sont autant de solutions.

La façade végétalisée du musée du Quai Branly, à Paris.

Amiens ne compte à ce jour ni toit, ni façade végétalisés mais ça ne saurait tarder d’après l’élu en charge de la nature en ville qui souhaite, à l’avenir, végétaliser la façade de l’Hôtel de ville: « on pourrait partir du haut vers le bas » détaille Valérie Walck cheffe de service du Jardin des plantes. Une idée à laquelle Bruno Bienaimé adhère bel et bien.

Un mur végétalisé à Mexico – (Mark Hogan / flickr.com)

A Amiens, avec 4000 arbres plantés par an, la gestion du patrimoine végétal représente près de 5% du budget annuel de la commune. En moyenne, les villes françaises y consacrent moins d’1,5% de leur budget total. Amiens, elle, mise sur l’avenir et la patience.