L’ex-président de gauche Luiz Inacio Lula da Silva (2003-2010) a été réélu dimanche à la tête du Brésil en battant de justesse le président d’extrême droite sortant, Jair Bolsonaro. Pour les brésiliens d’Amiens, c’est un soulagement malgré l’attente et parfois l’impossibilité de voter: seul le Consulat, à Paris, comptabilisait les votes. Vinicius Torres avait fait le déplacement depuis Amiens avec ses trois amis, ils sont repartis sans avoir voté face à l’interminable attente.

La victoire de Lula est néanmoins un soulagement pour le jeune homme de 22 ans, mais il reste prudent, l’attitude de Bolsonaro et le passé de Lula le laissent sur le qui-vive.

L’attente devant le consulat du Brésil pour voter à l’élection présidentielle, ce dimanche, était interminable; certains ont abandonné. Photo FranceInfo

« Moi je suis de gauche mais cela ne veut pas dire que je suis d’accord avec Lula sur tout, vous savez, Lula, c’est aussi le pouvoir du cirque; les citoyens sont là, comme spectateurs et assistent à un cirque politique » , nous confie Vinicius. L’étudiant en droit à Amiens, a fait le chemin jusqu’au Consulat, à Paris. Face à la queue interminable « il y en avait au moins pour 4 heures » , ses amis et lui décident de rebrousser chemin et de rentrer à Amiens. Soulagés, ils ont retrouvé la capitale picarde, ce dimanche, à la tombée des premiers résultats.

« Lula nous a retirés de la misère »

Vinicius Torres, Brésilien d’Amiens

« Les partisans de Bolsonaro ce sont des militaires, des religieux, des catholiques; on n’a pas le même avis » nous lâche Vinicius Torres. « Moi, je viens du Nord-Est du Brésil et Lula nous a retirés de la misère en créant des écoles, des universités, des hôpitaux. Alors que le Sud du Brésil n’a pas concentré toutes les attentions de Lula » , concède Vinicius.

Pour Vinicius Torres, la  réélection Lula est un soulagement mais le jeune Brésilien installé à Amiens depuis 3 ans et ancien jeune ambassadeur Unicef, reste méfiant à son sujet.

« Le Sud du pays, qui vote pour Bolsonaro, a plus de richesses, ils ont été aidés par les Européens, en effet la région s’est vite développée en raison de l’immigration européenne après la Seconde Guerre mondiale. Au Nord-Est, on a connu plus de révolutions et il y a énormément de mixité. Mais la victoire de Lula, c’est une charge en moins pour le Brésil. On ne va pas le prendre comme un bon président, on sait tous qu’il a volé même s’il a été innocenté » lâche Vinicius, conscient des conséquences de la corruption de la classe politique qui écorne la confiance de la population.

C’est par ailleurs une manœuvre politique d’un proche de Bolsonaro qui va tout déclencher. Le juge Sergio Moro va ouvrir une enquête anti-corruption massivement médiatisée : Lava-Jato. Entre 2014 et 2019, de nombreuses investigations impliquent une grande partie de la classe politique brésilienne. À l’origine de l’enquête, un système de pots-de-vin qui liait l’entreprise publique Petrobras et des groupes de BTP, des politiques, et des lobbyistes.

Lula est accusé d’avoir accepté un appartement en échange de contrats publics. L’accusation repose sur une dénonciation individuelle. Dans un interrogatoire filmé, Lula exige de Moro le moindre document prouvant qu’il est propriétaire du triplex. Celui-ci ne répond pas. Une puissante opération de manipulation de la perception créée le sentiment dans le public que les preuves sont abondantes. Le déferlement médiatique laisse des traces dans l’opinion publique. Lula finit en prison et sera blanchi quelque temps plus tard.

« Jamais de ma vie j’aurais pensé voter pour quelqu’un qui sort de prison »

Vinicius Torres, Brésilien d’Amiens

Pour Vinicius, le débat a été polarisé et a profité à Lula:  « Bolsonaro a réussi à opposer les brésilien-nes sur des sujets où nous sommes d’accord; il a attisé les haines sur l’avortement, répété que Lula voulait légaliser le cannabis ou anéantir l’Eglise car pour eux, Lula, c’est un communiste, contre le modèle femme-homme-avec-enfant que prône l’EgliseNous, le Brésil, on est pourtant un pays ouvert et laïque. »

En 1980, Lula fonde le Parti des travailleurs (PT) – de gauche modérée- qui rassemble la classe ouvrière, des intellectuel-les et des artistes soutenant le mouvement syndical mais aussi des catholiques de gauche ainsi que des Afro-Brésiliens; une coalition hétéroclite unique dans l’histoire du Brésil. Lula est alors un symbole de la lutte syndicale et sera élu président deux fois, accusé de corruption, puis mis en prison, innocenté puis réélu: une vie qui raconte tout un pan de l’histoire politique du Brésil.

Vinicius, lui, est suspendu aux déclarations de Bolsonaro suite à la victoire de Lula; « Bolsonaro ne cite même pas Lula quand il prend la parole, c’est pourtant la tradition ! Nous, c’est un peu comme aux Etats-Unis, le président est élu mais il prend ses fonctions au début de l’année suivante » , un lapse de temps relativement long qui inquiète le jeune homme. « On a un peu peur d’un coup d’Etat ou d’une guerre civile comme les barrages sur les routes, avec ses partisans » conclut-il.

En espérant des jours moins sombres que ne le furent les années Bolsonaro, à Amiens, Vinicius Torres garde espoir.

Fréquentant de nombreuses associations d’aide et prônant la solidarité, le jeune membre des Latinos en Amiens reste toutefois conscient des difficultés politiques brésiliennes qui ont écorné la confiance du peuple vis-à-vis de ses représentant-es.

A 77 ans, Lula devrait entamer en janvier prochain un 3e mandat historique pour un peuple tiraillé entre soulagements et craintes pour l’avenir.

Un commentaire